30 novembre 2017

La joie est anticipation de la joie.

(Rabih Alameddine, Les vies de papier)

 

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Dans mes presque deux heures d’otobüs pour rentrer ce soir, la vitesse toute contenue dans les muscles, mais aussi une joie tranquille qui me traverse plusieurs fois sans regarder des deux côtés avant… Si le bonheur ne peut être qu’ici et maintenant, comme on dit, dans la fraction d’asphalte et de seconde qu’occupe mon véhicule, il prend généralement chez moi plutôt la forme d’un sonar de dauphin et fonctionne par écholocalisation : après avoir été lancées dans l’avenir proche, les ondes renvoyées par les découpes, les yeux et les mains chères se rendent directement à mon cœur en émettant une sonnerie –

votre carte est validée, iyi yolculuklar.

29 novembre 2017

Je me sais belle et charmeuse et à un angle irrésistible de ma vie. Je tiens en main tous les instants futurs.

(Aude Seigne, Chroniques de l’Occident nomade)

 

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Je tiens en main ma tasse de thé vert, yeşil çay, après l’avoir remplie à l’aide de ma cezve, ô sacrilège – mais il n’y a pas de sacrilège qui tienne pour qui se trouve à un angle irrésistible de sa vie, les bottines sarajéviennes sales à force de traverser les rues n’importe comment, la bouche pleine de microconversations dans une langue dont les mots se tracent facilement, rondement, et les yeux qui crient : je suis A/aimée quelque part.

Les instants futurs importent peu; pour l’instant, c’est le quotidien doux-amer qui me porte et que je porte aussi, couverture tissée par les notes des muezzins et les flèches que tracent les voitures, arabalar, et les mouettes, kuşlar.

 

28 novembre 2017

boumboum     cœurquibat     boumboum     cœurquibat

(Marc André Brouillette, « voguent à l’âme », Estuaire)

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Les matins pressés, lorsqu’ils retombent, deviennent des paupières lourdes comme le soleil rouge qui plonge dans le Bosphore. Je suis fatiguée, je suis fatiguée d’avoir les deux mains sur la barre sans avoir l’impression de la tenir pour autant. Je suis fatiguée mais je ne suis pas que ça : je suis un sac surprise – bu ne? şu ne? o ne? – duquel sortent un à un des mots; je suis un sac surprise pris dans un sac surprise plus grand que lui, qu’on appelle une vi(ll)e.

J’ai le temps, cet après-midi, d’ordonner mes mots comme je le veux et de les coller avec du skoç kolay. La vie est facile quand on prend le temps de se dire qu’elle l’est.

27 novembre 2017

[L]e bonheur c’est comme une tasse de café que l’on boit à son rythme.

(Lenka Hornáková-Civade, Giboulées de soleil)

 

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İstanbul est une ville où il est facile de se laisser prendre au jeu et d’oublier qu’on se trouve au midpoint entre le ciel et la terre. Si j’écoute toutes les mises en garde qu’on me fait et que je ne sens que le toucher des corps plaqués contre le mien dans le bus bondé, je perds l’équilibre – trop de terre peut-il faire tomber?

Pourtant il y a ici, à travers la circulation effrénée, un suspens : un chat qui se lèche sur un trottoir, un homme qui offre son siège à une femme, un soleil rouge drapeau qui redescend avec nous Tarlabaşı Bulvarı… Le tout, c’est de savoir lever les yeux au moment exact où passe la mouette dans sa fenêtre.

26 novembre 2017

l’endroit qu’on cherche
n’est-il jamais fixe ?

(Rachel McCrum, « Enterrez-moi dans la mer », Exit no 83, trad. Jonathan Lamy)

 

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J’ai l’impression de ne jamais pouvoir me poser. Que si ce ne sont pas mes jambes qui m’entraînent de Bağcılar à Taksim, c’est mon cœur qui m’emmène au bord du Bosphore, là où un tout autre travail que celui des mots m’attend – travail qui file entre mes doigts vernis, ceux qui tremblent en tenant l’allume-feu devant le rond au gaz et qui ne savent pas recoudre l’effiloché du tapis de prière.

Ne te rends-tu pas compte que c’est compliqué? De trouver l’endroit pas avec sa tête, mais avec son cœur chercheur? Ça devrait pourtant être si simple… sauf que le lieu est fuyant, et mes pieds, en suspens.

25 novembre 2017

[…] tu as dit : « On est seul. » J’ai répondu : « C’est vrai, mais parfois on croit qu’on ne l’est pas. »

(Christine Angot, Un amour impossible)

 

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Me réveiller trempée par deux fois cette nuit, seule avec un oreiller faisant office d’ourson. Entendre une cavalcade à travers mon corps entier, sabots de peluche décomptant les voitures et me ramenant doucement au sommeil, à mon état neutre : l’amour.

Tu as dit : « On est seuls. » On a répondu : « C’est vrai, mais croyons qu’on ne l’est pas. » Et le jour avance, les voitures aussi, et tout comme chaque véhicule qui passe reste pour moi un mystère, je ne comprends pas où on va… mais je sais que j’y vais, avec mon cœur de toit ouvrant.

24 novembre 2017

[…] il avait fallu qu’elle apprenne une autre langue pour connaître la sienne, aussi se demandait-elle si cet autre cœur lui permettrait de se connaître encore : je te fais de la place, mon cœur, je crée de l’espace pour toi.

(Maylis de Kerangal, Réparer les vivants)

 

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Les étoiles ne disparaitront pas, entends-je alors que c’est la plus proche d’entre elles qui éclaire tout İstanbul, coupe sa brume au couteau. Les étoiles se ramasseront ce soir au fond de mon verre de Narince, sèches ou demi-sèches…

J’ai peut-être changé de cœur comme je vais changer de langue, polako, yavaş yavaş, mais l’espace autour est le même depuis mes huit mois : un cicatriciel serré comme un poing dans un étui de velours. Après tout, ces adhérences au centre de moi me rendent plus solide, debout dans le même otobüs en mouvement qu’hier.

23 novembre 2017

Me tenant comme je fais, un pied en un pays, et l’autre en un autre, je trouve ma condition très heureuse, en ce qu’elle est libre.

(René Descartes, Lettre à Christine de Suède, juillet 1648)

 

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Sortir d’un entretien sur İstiklal, Indépendance, le manteau ouvert sur de nouvelles possibilités, dont le vent et les effluves de marrons brulants. M’agenouiller et acheter un paysage crayonné par une voyageuse biélorusse devant l’ambassade de France. Découvrir en bouquinant que Martine s’appelle ici Ayşegül, et regretter soudainement de n’avoir pas pris en photo la recette de gül çayı vue sur l’écran du métro.

J’ai envie de m’acheter une rose sur Taksim pour me féliciter d’être ici. D’être en vie, mouvementée et indépendante. D’avoir déjà les deux pieds ici, parfois sur terre… parfois sur un plancher d’otobüs.

22 novembre 2017

Elle attendait et se demanda cette nuit-là, avant de s’enfoncer dans le sommeil, si l’attente faisait partie du voyage. Attendre, n’est-ce pas déjà partir ?

(Madeleine Gagnon, Je m’appelle Bosnia)

 

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J’attends que mon vernis vieux rose sèche, suspendue au dixième étage entre l’Asie et l’Europe, mon verre à thé en forme de bulbe de tulipe posé sur un tapis de prière à paillettes. Je ne me sens pas en voyage : je suis seulement enfoncée dans un ciel que j’ai déjà connu, me demandant si attendre suppose forcément un partir.

Ne pas dormir, compter les battements de mon cœur : un-bir, deux-iki, üç-trois véhicules en file qui ne prennent pas le temps de sauter par-dessus la clôture, foncent dedans et arrachent des pans de sommeil au passage. J’attends de dormir, et c’est là la plus belle partie. Tout court.

21 novembre 2017

Le corps humain se compose à soixante-dix pour cent de larmes

(David Goudreault, Testament de naissance)

 

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Je me bouche l’œil droit d’une débarbouillette humide. Quand le départ est proche, mon corps entier entre dans un tunnel où je ne vis que pour ma valiz, le Çankaya que je boirai dans l’avion, la touffeur mentale des premiers jours.

Je ne vis que pour les premiers jours. Le poids de cette phrase : 13,7 kilos, soit la cargaison annuelle de feuilles de thé pour 4,3 Turc.que.s. Une famille de pensée autour d’une table basse, front à fronts. Je ne vis que pour les premiers jours, et là j’en aurai tout un mois, de premiers jours, puisque je choisis le courant plutôt que le stagnant.