21 janvier 2018

Je ne prends rien, j’efface tout.

(Michaël Trahan, La raison des fleurs)

***

J’aime cet effacement de ma présence que chaque départ m’amène à faire, cet aménagement de ce que je laisse derrière, château de papier d’impôts ou bibliothèque de décombres. J’ai ainsi la certitude de faire de quelque chose comme du flot ou du circuit le centre de la vie*, d’incarner à son paroxysme le mouvement du cœur qui bat, sa poussée contre les côtes, son tintement qui tient à résonner contre une autre poitrine.

Je ne prends presque rien, sauf ce que j’imagine pouvoir donner. Je ne prends rien de grave.

* Ryoko Sekiguchi, Héliotropes

20 janvier 2018

Continuez de boire votre thé. Sachez d’emblée que personne ne comprendra.

(Stephen Mitchell, L’Éternelle Sagesse du Tao : le rire de Tchouang-Tseu)

 

***

 

Personne ne comprendra la recherche de douceur, manteau ouvert à zéro degré ni le grelottement dans l’appartement à dix-neuf. Personne ne comprendra l’angoisse qui serre les poignets au coucher ni la fraicheur qui desserre les pores au réveil. Savoir d’emblée que personne ne comprendra mes non ni mes oui, mes explications ni mes absences.

Les étapes se mélangent, verticales et horizontales, mais il y a toujours quelque part un trottoir déneigé où je peux m’assoir et continuer de boire mon thé.

19 janvier 2018

[…] feeling terrified is how you recognize what you need. Terror encourages you to jump, even when you don’t know if you’ll ever land.

(Mona Eltahawy, Headscarves and Hymens: Why the Middle East Needs a Sexual Revolution)

 

***

 

Ça fait quelques nuits que je m’endors terrifiée. Ce dont j’ai besoin – un couvercle – m’assaille de toutes parts, morceaux de pu-erh en fuite. Je donne de la tête d’un côté puis de la queue de l’autre, mon corps pourtant dur tremble comme une feuille; je ne comprends pas pourquoi je ne comprends toujours pas que je n’ai besoin que d’infuser

et de sauter, parce qu’un saut ne se prépare pas pendant des heures. Alors je fixe la chandelle derrière et j’aperçois ses vacillements; ce sont les mêmes qui me permettent de marcher.

18 janvier 2018

cueillir quinze constellations pour les thés d’hiver / cueillir six mois de conversations et moudre chaque jour en farine / mille moyens pour se garder lumineuses et terroristes au sein des villes

(toino dumas, animalumière)

 

***

 

Me sentir terroriste au sein des déjeuners et des constructions de compagnies. Cueillir quinze constellations de raisin ou de feuilles de thé pour l’hiver vert de Grice à venir. Me garder aussi lumineuse que la ville qui m’attend, aussi exceptionnelle que le crochet de son avion au-dessus de la mer de Marmara.

Mes mantras se mélangent comme autant de substances aimées à la table et sous la couette, mais j’arrive tout de même à assembler mes paires de bas, à les rouler et à en faire une pile à messages, Jenga style.

17 janvier 2018

Chacun se débrouille seul
à rafistoler des bouts de rêve.

(Paul Chamberland)

 

***

 

Mes journées (et celles de Ouate le Phoque) servent à ça, rafistoler des bouts de rêve. À mettre des mots, des gestes surtout, sur ce qui nous a traversés la nuit, show de lumières couleur couette, faisceaux de flannelette.

Et je dois me débrouiller seule pour explorer ma propre imagination, ma propre vie parallèle : je ne suis pas encore à même de communiquer avec les peluches, de fouler les tunnels de nos sommeils partagés. Je peux par contre braver le froid en imaginant sa peau sur moi, et alors mon intérieur moelleux de lit m’aidera à passer la journée… en rêve.

16 janvier 2018

Dans une autre ville
dans un autre lit
j’étais une autre femme

(Hanadi Zarka)

***

Il y a six électrodes et trois signaux, donc vous mesurez l’influx qui passe entre les deux membres d’une paire, c’est ça? Ça en prend deux, donc, pour que le courant soit capté et enregistré, pour que le cœur passe…

Dans cette ville, pourtant, je porte mon électrode hypoallergène à l’épaule, surnuméraire comme une mise à la terre. Je suis ainsi moi-même mon autre femme : celle qui a aimé dans un autre lit, celle au cœur poète sinon poétique – gönlü plutôt que kalbi- qui trace mieux quand l’estuaire se repose dans ses veines. L’autre estuaire.

15 janvier 2018

On dit toujours qu’il faut être enraciné quelque part, je suis convaincue que les seuls êtres qui aient des racines, les arbres, préféreraient ne pas en avoir. Ils pourraient alors prendre l’avion, eux aussi.

(Barbara Cassin, Nostalgie)

 

***

 

Hier, j’étais enracinée à mon passé, à extirper des trésors de mon entrepôt. Poisson du Grand Nord canadien enraciné à sa glace, que je touche banquise ne m’empêchera pas de dériver. Ni la lumière de dériver sur moi, par ailleurs, et de me cacher dans mille éclats de verre.

Un arbre assis dans un avion, un poisson fixé dans le bois, que dois-je être? Un oiseau aux plumes chassées sous une douche brulante. Et qui en ressortira aussi doux et chaud qu’un chat, la queue en fil électrique, point d’exclamation avec à son extrémité un adaptateur universel.

14 janvier 2018

Her şeye rağmen, bugünde son buldu
Sustu tüm sesler, güneşle kayboldu
Tüm düşünceler, sahile vurdu
Ah neler, neler bir rüzgarla uçtu

(Ersay Üner, Prens ve prenses, chantée par Simge)

 

Malgré tout, ça a pris fin aujourd’hui
Toutes les voix se sont tues, perdues avec le soleil
Toutes les pensées ont frappé la côte
Ah quelles choses volent donc avec ce vent

(traduction perso semi-poétique)

 

***

 

Il y a des malheureux dans ce conte de fées, mais aussi un soleil, une côte, des choses qui volent avec le vent. Il y a au coeur du récit une queue de chien qui frappe la cage thoracique, qui effleure la beauté de l’histoire, tendue comme la peau sur un tambour.

Car l’histoire, c’est moi aussi, ce sont mes os et le peu de gras qu’on a eu le temps d’y déposer. L’histoire ne prend pas fin tant qu’on est là pour y penser; parce que parfois, penser est assez pour vivre.

13 janvier 2018

[…] le voyage n’est-il pas, avant tout, une invitation au passage ?

(Gaële de La Brosse)

***

Je ne fais toujours que passer, étincelle confortable dans la vie des gens, ville blonde refuge déteint. C’est là la tristesse de la voyageuse qui ne peut pas (encore) se poser : être constamment en morceaux, un cliché de la neige qui tombe presque horizontale, insomnie à fébrilité contrôlée.

J’écoute Tarkan chanter son mariage, je lève la tête : la neige s’est tue. La voix, elle, s’efface tranquillement : Sen bu kalbe iyi geldin, tu es bien venu à ce cœur,

voyage.

12 janvier 2018

les couleurs à l’envers
des dernières années

(Noémie Pomerleau-Cloutier, Brasser le varech)

 

***

 

L’amour ne s’était même pas encore nommé qu’il avait déjà modifié ma destinée. Il n’a pas sitôt amorcé un mouvement de recul qu’il laisse une trace dans laquelle je pose immédiatement un pied, à l’envers des dernières années. Quelque chose là-bas m’est essentiel que je n’arrive pas à délimiter, peut-être est-ce le carré de rue que je vois rétrécir alors que je monte la pente de sa rue à reculons?

En cette journée de couleurs désastreuses, pleine de l’oxymore gris janvier, je feuillette mon avenir aux teintes mélangées et blanches.