30 avril 2018

La pensée d’un homme est avant tout sa nostalgie.

 

(Albert Camus)

 

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Quand la nostalgie du pays, du furusato me prend, je me rappelle qu’elle est aussi fausse que celle que j’ai parfois des endroits où je ne suis jamais allée. Au cœur de ce sentiment tient le paradoxe suivant : la nostalgie gâche le plaisir du  présent tout en étant génératrice de mouvement. Ainsi c’est de penser à Sarajevo (et à Istanbul que je ne connaissais même pas) qui m’a sortie de mon long état postopératoire.

Je peux passer des journées à penser, même lorsque c’est fait sans une once d’inquiétude, à une juxtaposition d’évènements passés ou à venir. Ils se succèdent comme dans un train de rêves, prenant la forme du simit… ou du temps, car c’est la même chose, surtout quand on en soulève une moitié et qu’elle se brise en quelques morceaux.

29 avril 2018

Nous étions le 14 février et j’étais sur le point d’offrir mon coeur à une tasse de café parfaite.

(Patti Smith, M Train)

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Je ressens sur toute la longueur de mes jambes le pincement aux cordes de la musique que j’ai trop jouée, celle de l’amour… ou plutôt du manque d’amour. Dans ces airs, mon coeur est une tasse vidée plutôt qu’une porcelaine gorgée de café parfait. Dans ces airs, l’absence de mesaj est perçue comme un gouffre plutôt que comme un surplus de temps. Pourtant, si on la retourne…

Et je retourne regarder dans le miroir la nouvelle définition (étendue) de mes cuisses. Et je me dis que même si l’eau regorge de requins, il s’y trouve aussi du saumon à fumer et des moules à remplir de riz – autant d’occasions de m’aimer.

28 avril 2018

On déclare
tu n’es pas comme ce que tu écris

on connaît mal

(Isabelle Gaudet-Labine, Nous rêvions de robots)

 

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On connait toujours mal, peu importe ce qu’on pense (savoir). Oui, il y a toujours quelque chose, la forme ou le gout d’un baklava en particulier, la fraicheur d’un thé que l’on connait mieux que quiconque aux alentours. Mais les mains des cueilleuses, des çaycılar et des cuisinières changent, accomplissent des rotations que le professeur de danse corrige : impossible de savoir ce que donnera ce mouvement une fois en bouche.

Je suis un peu le poème que j’écris, le thé que j’infuse, je suis même un peu ce qu’on me donne, mais je ne peux pas être que ça. Moi aussi je corrige, c’est en fait le contraire : je ne suis qu’eux, parce que comme eux je suis tout(e) mouvement.

27 avril 2018

Que penser de cet instant magique où je compris à la seconde même que je pouvais appartenir à ces lieux ?

(Sébastien de Courtois, Un thé à Istanbul : Récit d’une ville)

 

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Ces lieux sont plus grands qu’une personne. Ces lieux sont si vastes qu’ils peuvent rattraper ma perspective lorsqu’elle penche et qu’elle laisse le danger glisser vers moi. Il y a ici autant de cœurs qu’il y a de bouts de plastique dans la mer – ou peut-être devrais-je plutôt compter les anchois, hamsi, dont le nom évoque déjà le triste destin : hameçon.

J’ai appartenu à cette ville magique dès l’instant où j’ai posé le pied à la sortie de l’aéroport Atatürk. Toujours quelqu’un ou quelque chose a pris le relais, autant quand je me tenais que quand je tombais. İstanbul est la ville du donner au suivant : l’amour que tu m’as donné est plus grand que toi.

26 avril 2018

Interrogations du marcheur ? S’en aller

(Mario Cholette, « Poème lent », dans Exit no 89)

 

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J’ai choisi de tester ma nouvelle vérité de marcheuse et de voir à quel point elle résiste aux aléas de la vie. Par le biais de je ne sais quoi, je me suis lancé des défis : la date limite et le chargeur oubliés à l’école, l’eau sale alors que j’ai déjà lancé une brassée de vêtements, les évènements qui s’annulent ou se redisposent comme une corde à linge qui se détache et s’effondre dans la poussière.

Interrogations de la marcheuse? Se tourner vers le mur comme pour se moucher et faire un quick stop du cœur : prendre son pouls, OK il se meut encore, il a de quoi faire face, mon sourire et ma main ouverte en soleil aussi d’ailleurs. Rire, et puis s’en aller.

 

25 avril 2018

C’est une merveille d’ignorer l’avenir.

(Marguerite Duras, Des journées dans les arbres)

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Pourquoi ai-je toujours cette impression qu’un projet, un amour, même un latté turc déca maison ne pourra pas fonctionner? Pourtant je vois l’avenir grand et rond et irisé comme la bulle de savon; y a-t-il quelque chose que je n’ai pas compris de la taille des pépins, voire des noyaux? Serait-ce que je confonds densité soudaine et importance absolue? Ou que je confonds mes pieds avec mes mains?

Chaque fois c’est une couche du vernis de l’illusion qui s’écaille – ou une nuance de plus que je vois au bout de mes doigts : inutile de chercher à contrôler la lumière devant moi, car ce que j’ignore me rend(ra) plus forte.

24 avril 2018

La joie est anticipation de la joie.

(Rabih Alameddine, Les vies de papier)

 

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J’écoute une heure quinze minutes de joie en buvant le sencha que je me suis infusé et en me peignant les ongles en couleurs changeantes du printemps. J’émerge : There is no such thing as waiting; l’attente n’existe pas. Puis je retourne respirer sous les collines, les montagnes et les châteaux, je retourne à mon observation de l’eau de loin, ciel inversé déroulé pour les yeux de l’humanité.

Je laisse ma pensée descendre puis remonter, toucher Bosphore puis la seule étoile que tu m’as montrée : s’il n’y a rien c’est qu’il y a aussi tout; alors je choisis de manifester le tout, une galaxie au bout de chacun de mes doigts.

 

23 avril 2018

and the way
the moon folds the night
keeping page

(@beezknez)

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À Çamlıca Tepesi comme à Yoros Kalesi, aujourd’hui était le bayram de la recherche de la plus belle vue. Toujours une poussière, une branche d’arbre entravait ma vue ou mes bronches, toujours une mèche ou un pli dans le front; je baisse le bras et l’appareil dans un arc de cercle, et voilà que le château apparait, centré et souverain, édifice chambranlant de mes mots turcs colmatés avec du japonais.

La fatigue me fait oublier de me tenir droite, poitrine (rose…) ouverte au soleil ou à la lune. Elle me fait voir que la beauté du moment n’est pas souvent foudroyante : en fait, dans mon corps elle s’accumulera par petites décharges lorsque j’y repenserai – et ce sera facile puisque j’aurai gardé la page.

22 avril 2018

[…] the sense of freedom at such a little table in a crowded place, as if the confines allowed for the freedom, like a poem.

(Susan Harlan)

 

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Pour laisser le poème surgir, trouver sa liberté (celle du poème à venir) dans l’espace improbable. Un ordinateur en plein soleil, les jambes dans les platebandes d’où exhale un parfum d’excréments de chat; le banc du vapur trop dur pour recueillir la fatigue du jour et son vent qui mélange les idées; un coin café-de-minuit laissé en plan après une difficile soirée… et voilà l’esprit qui glisse, il est passé où le second café?

Elle est toute là, l’écriture, dans les lendemains fripés, dans l’impossibilité de faire une phrase dans une seule langue, dans l’entrebâillement des lèvres fanées. Dans cet espace où je n’étais pas (là), pardon, j’étais occupée à côtoyer la fatigue des autres un instant.

21 avril 2018

It’s natural to be overwhelmed.

(Jack Underwood)

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Comme il est aussi naturel d’être sous-mergé. J’ai renoncé il y a quelque temps déjà à croire en cette sacrosainte abstraction qu’est l’équilibre. Et cesser de s’attacher à son atteinte, c’est aussi cesser de s’attacher à la satisfaction, du moins à une satisfaction qui se prolongerait. C’est s’en arracher, mais avec douceur, comme on distrait le chat de la chaleur du sol en agitant un bracelet.

En ce moment de mille choses à faire, je me rends compte que mille comprend aussi trois zéros. Et qu’il y a l’espace autour de moi, cet espace rythmé par les dernières gouttes d’eau avant l’été, pour que j’insère ces zéros – ces beignes remplis de vide ou de sucre, selon le regard qu’on adopte.