7 mai 2018

tu vas faire du thé
il te traversera

(François Rioux, L’empire familier)

 

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Ces moments qu’on attend avec délice et qui finalement ne font que nous traverser à la même vitesse qu’une simple raï de métro, je les connais. C’est qu’à la manière de l’espagnol je fonds l’attente dans l’espoir; j’ai cette habitude du suspens qui me rend à la fois émerveillée et insatiable, connectée et profondément ailleurs.

Ce matin les pétales du thé tentent d’adoucir les parois de ma gorge, mais une partie de moi refuse de gouter. J’ai envie de faire du thé, et non seulement de verser de l’eau bouillie sur une pochette de feuilles et d’aromates. J’ai envie de faire du thé, et c’est là le nœud de mon problème.

2 avril 2018

sur la fatigue l’espace insécable entre les jours

(François Rioux, L’empire familier)

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Les jours sont sécables et avec eux leur désir part de gâteau : je ne savais pas quoi faire de grand vide – et j’ignorais d’ailleurs que ce serait la dernière fois que je pincerais le coin de son sourire, qu’il me dirait ne pars pas; ici je fais le grand ménage de tout ce qui fatigue, épuise les possibilités en moi… mais je voudrais tant que mes couvertures soient dotées de la parole douce, de la pression juste contre mon dos.

Rien n’est parfait et les jours de brume servent à le voir. Et les mains… les mains, au loin, servent à tailler des poissons, et sur leur fuselage à glisser gluantes, à rebondir mordantes.

22 février 2018

sur la fatigue l’espace insécable entre les jours

(François Rioux, L’empire familier)

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Je réapprends à ne rien faire, à attendre la livraison de mantı, à rester quand on me désire. J’avais si hâte que la course folle des jours s’interrompe, et maintenant mon coeur fait face à l’horizon blanc, accroché aux roches pour ne pas se désintégrer dans le vide entre ses battements

Voilà la véritable trame de mon séjour, de ma vie comme séjour : la fatigue, et avec elle la certitude que même dans ses espaces insécables se cache la possibilité d’un repos, d’un ronron, d’une communion.

6 février 2018

la sale rondeur du temps

(François Rioux, L’empire familier)

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Le temps revient, disque elliptique et plat comme un lahmacun (ou deux) dégusté seule, dans la mesure de ses papilles échaudées. Il m’habite parfois sur le sens de la largeur – et alors je revis ce qui semble si proche, des dents contre un lobe d’oreille et des mains sales qui se tiennent -, parfois sur le sens de la longueur – et alors tout me semble si loin, laver la glaise sur le plancher est absurde, converser en turc est absurde, ne pas manger avec lui est absurde…

Mais demain la rue me souhaitera encore bon matin, et peut-être que je pourrai gouter à cette journée et à un paysage qui n’est pas plâtrage, un paysage qui est collage.

8 janvier 2018

tu vas faire du thé
il te traversera

(François Rioux, L’empire familier)

 

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Ce matin, je ne vais pas faire du thé, au contraire des vingt derniers matins. Je suis prête à laisser un filet d’eau, un filet d’autre me traverser, son don procurant chaud et moelleux comme la voiture en offre au chaton l’hiver.

Je suis de retour dans mon empire familier : les chats, le thé, les plaques de glace que moi seule puisse caser ou casser. Ça case ou ça casse : voilà un mantra que je me répèterai alors que la fumée montera de ma tasse, toujours souple, jamais irréparable.

20 décembre 2017

la sale rondeur du temps

(François Rioux, L’empire familier)

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Le temps a les courbes de mon verre à thé. J’y glisse dessus comme ma main sur le dos d’un chat, la pluie le long d’une vitre d’autobus : tout ce qui se courbe doucement n’est pas propre, surtout une fois que j’y ai posé les doigts plusieurs fois.

Je ne vois plus rien, mais je n’ai pas le choix de continuer à toucher, à prendre, à rapprocher de mon nez, de ma bouche. Je continue, parce que je sais que tout recommence. Et c’est la seule chose que je sais.

11 décembre 2017

sur la fatigue l’espace insécable entre les jours

(François Rioux, L’empire familier)

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Mon travail me demande souvent de corriger des espaces. Entre la fatigue de l’auteur.e et la mienne, je rectifie les ponts – entre les pieds de mes aimé.e.s et les miens, j’étends des halı(lar) rouges.

Entre les jours aussi existent ces espaces qu’il me faut rendre insécables. Les nuits font revivre le coeur fatigué du trop-plein de trop-bien, et dieu sait que j’aimerais séquer les vides autour du trop-bien, rendre celui-ci permanemment rouge comme un tapis de mosquée. Mais ce qui fait de Süleymaniye une si grande beauté, c’est surtout cet espace qui la remplit.