12 mai 2018

j’étais un nombre dans la poitrine de mes semblables
ne pouvant ni reculer
ni sombrer dans ce que nous avions d’intime

(Nicole Brossard, Lumière fragments d’envers)

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J’écrivais en décembre dans mon cahier, avec toute la perspective que les milliers de pieds de hauteur peuvent donner : je n’abandonne pas, et maintenant je peux le dire en turc, comme Tarkan d’ailleurs, vazgeçmem. Je ne peux pas reculer, je ne peux que prendre du recul – et ça, ça se fait de face.

C’est la distance prise qui permet de voir que je suis un nombre, mais cette même distance permet aussi de choisir lequel je suis. Et même si je ne peux pas me voir dans la poitrine de mes semblables – ni même dans leurs vitres, ôtées -, je peux choisir quelle poitrine absorbera un peu du rebond de mon coeur.

4 mai 2018

tu devras devenir ton propre temps
la même idée
cent fois trempée dans le silence

(Nicole Brossard, Temps qui installe les miroirs)

 

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Il y a un temps pour la vie ici et un temps pour ailleurs. Chaque lieu est générateur de son propre rythme, conjonction des horloges de chacun.e de celleux qui y habitent ou passent; ainsi au sein d’une personne se vit-il sans cesse, au gré des déplacements, une collision créatrice d’un temps unique, qui allie les battements de son cœur rose (incarnadin, cuisse de nymphe ou, dans le cas qui m’intéresse, thé) aux éléments qui l’agitent : soleil stencil, eau rampante, brouillard enlevant.

C’est paradoxalement à Istanbul que j’apprends à ralentir ma fréquence. Peut-être parce que c’est la ville de l’attente? Et je n’ai pas besoin du silence extérieur s’il trempe déjà dans ma tasse, idée d’un Nescafé déca venu d’Italie.

14 novembre 2017

ne touchons pas au silence
il est notre réserve d’espoir

(Nicole Brossard)

 

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J’aurais voulu qu’on ne touche pas à la nuit. Qu’on laisse le dérouler le tapis de couleurs à l’extérieur de moi alors que j’avais encore les yeux fermés, tangués, roulés doucement par la marée.

La nuit porte espoir, dit le proverbe. Je m’en cache les pieds, de l’espoir, pour arriver à m’endormir dans le froid et, au matin, je le trouve tout tassé le long de mon corps, taponné comme une main aimée que je veux repêcher. L’eau coupe la circulation, l’air la renoue. Respire, ma belle, et va lentement toucher à l’autre nuit.

27 aout 2017

ne touchons pas au silence
il est notre réserve d’espoir

(Nicole Brossard)

 

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Briser le silence du matin par une pensée – mais laquelle? Il me semble qu’aucune n’a l’élégance des jeux du chaton, la portée des ailes du pigeon, la résonance des cloches du dimanche. Il me semble qu’il n’y a rien à dire tant ma vie est juste en ce moment, que je suis assise confortablement dans la lenteur des entre-deux, que le ciel produit un écho amoureux.

Je ne sais pas où mes pas et ceux des autres me mèneront, mais je garde espoir. Puisqu’il y a assez de silence : autour, en moi.

16 aout 2017

D’où sont venues ces pensées ?
Quel livre, quelle page ?
Pourquoi avoir souligné ce passage ?
Avec qui ? Jusqu’à ne plus respirer.

(Nicole Brossard, Lumière fragments d’envers)

 

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D’où m’est venue cette pensée d’écrire chaque jour? D’avoir quelque page de livre à dire le matin au réveil, alors que toutes les bribes de mon esprit viennent encore d’hier et que l’avenir ne peut être exprimé ainsi sans réorganisation? Comment dire le monde, comment dire un monde meilleur si je sais très bien que mes mots ne sont pas les meilleurs?

Pourquoi souligner mon inaptitude? Pourquoi avoir souligné l’aptitude des autres à poser un pochoir sur le sol, puis m’être mise en marche sans réfléchir? Avec moi seule, de surcroit?

Parce que parfois, j’ai besoin d’un serrement au diaphragme pour choquer ma respiration. Sinon j’oublie comment respirer – j’oublie qu’il faut respirer.

30 juillet 2017

D’où sont venues ces pensées ?
Quel livre, quelle page ?
Pourquoi avoir souligné ce passage ?
Avec qui ? Jusqu’à ne plus respirer.

(Nicole Brossard, Lumière fragments d’envers)

 

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Chaque matin, écrire à partir des mots de quelqu’un.e d’autre, de mots que j’ai choisis alors que j’étais aussi, souvent, quelqu’une d’autre. Et le vertige me prend : il y a beaucoup de pensées, beaucoup de passé, dans le présent et dans le futur proche de ma journée.

Jusqu’à ne plus respirer : je ne sais plus quand ça arrivera, car je prends désormais de grandes bouffées d’air sur le toit de la ville, assise sur un muret de pierre, dans les bras des montagnes. Mon passé n’est plus concerné par ne plus respirer. Et je suis la somme de mon passé, étreint doucement.