1er avril 2018

Ah! le doux bouillonnement du samovar… […] Il ne pouvait en sortir qu’odeur, vapeur et bonheur du matin.

(Sait Faik Abasıyanık, Le samovar)

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Je reporte souvent mon bonheur du matin à l’après-midi, parce que je crois profondément que le bonheur prend du temps. Je me suis aussi tellement imposé l’attente dans ma vie que je suis devenue convaincue de ses vertus, à tort ou à raison. Je ne boude pas mon plaisir, non; je ne fais que le reporter.

Ainsi ma vie fonctionne-t-elle comme un système de récompenses, un tapis roulant sur lequel je salive en marchant, toujours plus de pas, canne ou pas, sur lequel je mouille – ma tasse de thé, mon lahmacun, mon amoureux à venir. Je bouillonne déjà en avançant et je ne comprends pas que je suis le liquide désiré. Je suis la femme samovar, je suis ma propre récompense.

29 mars 2018

Ouvriers blonds, maîtres d’école, maquignons, bouchers et, parfois, écoliers pauvres, leurs précieuses mains enfouies dans des gants de laine enveloppant la tasse de salep, le nez enrhumé, la tête en grève, fumant comme un samovar chagrin, tournaient le dos au mur immense de l’usine; ils buvaient à petites gorgées le salep saupoudré de leurs rêves d’avenir.

(Sait Faik Abasıyanık, Le samovar)

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C’est tout ce dont j’ai envie, ce matin : d’un salep saupoudré de mes rêves d’avenir. D’une couverture chaude et fumante dans laquelle envelopper mon coeur samovar, ma cheville chagrin; d’un roman de près de cinq-cents pages dans lequel enfouir ma beauté, mon sourire d’hier, mes noirs de mémoire.

Il pleuvasse encore, il vente à ébouriffer les goélands, la mer est rétrograde. Les hommes nous élèvent comme un verre de rakı puis nous forcent à tourner le dos à nos rêves immenses, même s’ils n’auront duré qu’un jour ou deux. Je choisis de me concentrer sur l’eau, de la clairer de ses matériaux de construction. De sentir le mouvement comme mon écorce.