les tirages passés

19 septembre 2017

But what good are roots if you can’t take them with you?

(Gertrude Stein)

 

À quoi servent les racines si on ne peut pas les apporter avec soi?

(trad. libre et un peu pourrie)

 

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Chaque fois que je lave mes jeans fendus aux genoux, de petits entrelacs de fils blancs se forment aux commissures des trous, de sorte que si je ne fais pas gaffe, je promène un paquet de racines portatives. Oui, elles ont été arrachées d’un pays producteur de fibre pour être maniées dans un pays d’usines tournantes et être relâchées dans un pays d’ennui, sur les hanches d’une baladeuse.

Je taille les bouts qui dépassent pour me garder béante devant le paysage, les aliments, les gens, pour laisser ma peau aspirer l’air changeant. Mais je me réjouis tout de même, après chaque brassée, de voir que mes racines ont repoussé.

18 septembre 2017

You are coming. The future opens its mouth and
a beat behind your heart, you
enter. Dark matter:
your thirties. Misgivings abundant but undeterring.

(Deanna Young)

 

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J’ai l’âge des doutes abondants qui ne laissent pas pour autant entrer le découragement. J’ai grandi depuis les affres adolescentes, celles qui font remettre en question des formes au souffle du corps, du mot prononcé au mot pensé. Désormais je sais que j’ai ma place ici comme ailleurs, que j’ai suffisamment d’amour et de temps pour l’amour, que mon thé est parfaitement infusé et qu’il ne pleut pas.

Mes yeux tournent en place, avec un battement de retard sur mon cœur, et sur le désert que je percevais passe une caravane de silice, un vent porteur d’ombre, qui me révèle le mirage : il ne sert à rien de douter du nombre de mes jambes; comme le sphinx, je m’enracine dans le sable.

 

 

17 septembre 2017

[…] each time I steal
toward rites I do not know, waiting for the lost
ingredient, as if salt or money or even lust
would keep us calm and prove us whole at last.

(Anne Sexton)

 

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Ce désir de thé pour apaiser les vagues anarchiques dans ma tête qui se transforme en désir de chocolat pour calmer mes papilles inquiètes qui se transforme en désir de dormir pour reposer tous mes mécanismes qui se détraquent malgré mon ficelage…

Les désirs sont-ils mieux comblés lorsque je n’ai pas le temps de les combler? C’est-à-dire, lorsque ma vie est une tension aux épaules, que je me sens suspendue à un cintre au lieu de sur un pont duquel les vues s’écoulent tranquilles, les rites ont-ils meilleur gout? J’espère que non, et je souhaite m’habituer, enfin, à me sentir entière.

16 septembre 2017

Sutra
smirit će se tvoje srce
koje sada očajalo tuče.

(Antun Branko Šimić)

Demain
se calmera ton cœur
qui bat maintenant désespéré.

(trad. libre et imparfaite du serbocroate)

 

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Je suis parvenue à ce demain. Avec le passage des saisons, le retour des wulongs d’hiver et le désir du sucré comme une couverture, je me rends compte que mon corps a enfin ralenti, prêt pour l’hivernation; que mon cœur s’était calmé, loin du désespoir des grandes chaleurs.

Je suis parvenue à ce demain mais maintenant, ce sont mes paupières qui battent désespérées, mes pieds qui veulent faire le tour de la lune au lieu de se planter devant et de l’avaler, mes cuisses qui désirent être ailleurs même s’il n’y a pas d’ailleurs. Mon cœur le sait, lui qui a toujours quelques pas d’avance, en plein centre de ma tasse.

15 septembre 2017

[…] si elle voit, elle sait, chassée par le pouvoir des autres, soupçonnée de pouvoir davantage qu’elle-même, de pouvoir le rebond du monde, de pouvoir le mouvement des astres, le guider, le trembler, de son doigt levé doucement vers le ciel.

(Christine Guinard, dans Exit numéro 86)

 

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Je soupçonne les chat.te.s de pouvoir davantage qu’elleux-mêmes, de voir la beauté des ombres quand moi je tourne mon visage vers le soleil rare, de savoir la grandeur du moment mais d’être limité.e dans son expression – miaou, miaaaou, variation de longueur sur le thème de l’obstination.

Aimer les chat.te.s, c’est partager une entrée moelleuse vers un autre monde, celui où la nuit allume deux astres verts et du rêve; c’est savoir que son pouvoir a beau être condamné à la traversée rapide des espaces, chassé par les autres, il n’en guide pas moins ces mêmes créatures plus grandes que soi… d’un regard levé doucement vers le ciel.

 

14 septembre 2017

Parfois je complique la vie
Ou je simplifie la ligne qui tend vers l’espoir.

(Élise Turcotte, Ce qu’elle voit)

 

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Au cas où je suis. J’ai ces moments de doute épiphanique lors desquels je me rends compte d’ je suis et je n’arrive plus à croire, pendant quelques instants, à ma corporalité. Rien ne bouge, le nord ne devient pas sud tout à coup, mais mon esprit prend la mesure de son insignifiance. La grandeur de son insignifiance, devrais-je dire.

Après ces battements du temps, je me demande inévitablement si je complique la vie ou si je la simplifie en voulant apposer des mots sur eux. Pourtant, je sais très bien que seule l’écoute des doutes viscéraux, et non celle des questions que j’ai modelées à partir de leur substance, simplifie la ligne qui tend vers l’espoir.

13 septembre 2017

Ce monde est fait de destinées portant le masque de coïncidences.

(Tadashi Agi, Les Gouttes de Dieu)

 

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Je ne sais pas si je crois aux destinées. Au tracé de nos moindres pas que l’on puisse lire d’une étoile à l’autre, non, je n’y crois pas; mais je crois aux tendances générales, à la perspective que donne l’observation du ciel. Mes prévisions restent aussi imprécises qu’une application météo, mais même en ignorant leur timing, je peux connaitre deux grandes certitudes : le vent souffle, et des piliers apparaissent sur mon chemin. Même lorsque je marche aveugle dans une citerne souterraine, je pose les doigts sur quelque chose de droit, de solide, et d’humide quand même.

Alors une rafale chasse les nuages dans ma tête, et je me rappelle que j’ai toujours su qu’il serait là, coïncident.

 

12 septembre 2017

[…] feeling terrified is how you recognize what you need. Terror encourages you to jump, even when you don’t know if you’ll ever land.

(Mona Eltahawy, Headscarves and Hymens: Why the Middle East Needs a Sexual Revolution)

 

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Chaque départ est un saut avec tout mon chargement d’essentiel. On me dit souvent que je suis courageuse de bondir ainsi d’un endroit à l’autre, les chevilles tenant à un fil et le sang bouillonnant léger. Si le courage implique seulement de suivre son cœur, comme le veut l’étymologie, j’accepte; mais alors il est à la portée de tou.te.s, au centre des poitrines, boussole qui tire vers la salle d’opération, le vignoble herzégovinien ou les bras doux du Bosphore.

Mon courage n’est pas spécial : je connais la peur, oui, chaque jour, mais pas la terreur. Car je sais que je vais toujours atterrir, les chevilles renversées sur la pierre chaude, sur un verre de blanc frais.

11 septembre 2017

Time never dies. The circle is not round.

(Milcho Manchevski, Before the Rain)

 

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Le temps, vrijeme, celui qui passe en coup de vent, qui change de visage et d’intensité quand je lève le menton, quand il me lève le menton… Le temps est un cercle aux aspérités grosses comme des prénoms, des tourbillons brisant un cercle a-t-on-idée, et comme contre des roches la courbe du temps s’accroche, trébuche.

Je ne sais rien du temps, sauf que ce que je sais est foutu. Les heures de sommeil ne sont pas que des chiffres d’une couleur favorable ou non. Les attentes ne sont pas que des citernes vidées dont l’eau calcique forme des perles dures au toucher. Les battements du cœur ne sont pas que des volets qui claquent ouverts, claquent fermés. Il y a plus; il y a plus que la mort, pour le temps.

10 septembre 2017

rêver est une vérité aussi

(François Charron, La beauté des visages ne pèse pas sur la terre)

 

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Rêver est une vérité à deux faces. C’est une vie en soi, la vie qu’on mène en parallèle à la nôtre lorsqu’on se trouve près d’un hublot, les yeux mi-clos, aveuglé.e par le grain des montagnes.

Oui, rêver existe : dans les trous noirs de mes nuits passent des avions pour Francfort ou Ljubljana, des chats stambouliotes ou magnymontois, des langues de Bosnie ou de Turquie. Certes, je ne me souviens plus de leur contour exact dans le noir, mais j’ai entendu leur cœur, rempli de deux heures de feux d’artifice. Ce sont ces mêmes pulsions de lumière qui habitent ma poitrine ce matin, me rappelant que dehors, derrière le verre dépoli, les rêves avancent au soleil.