les tirages passés

20 novembre 2017

Isn’t it true love that gathers folks around the tea tray ?

(Omar Sayed, dans Transes d’Ahmed El Maânouni)

 

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Je cherche l’amour dans chacun des gestes que je pose. L’amour véritable ne passe-t-il pas longiligne à travers nos doigts lorsqu’on les dépose sur un corps de céramique, un corps chaud, un corps crémeux? La cuillère en tintant reproduit un concert pop de cloches du dimanche, une volée de flocons durs et pleins comme des grelots. Le rouge du thé face au blanc de la neige vient réveiller l’imaginaire du houx dans la ouate, des lèvres contre la peau blême.

Je retourne à mon plateau de thé, les mains gorgées d’amour pour les objets, les ciels et les chats.

19 novembre 2017

Il n’y a que la peur qui
vous dévête comme ça.
Vous atteigne.

Dans le leste, le servile
le ployé. Vous atteigne et vous fasse
tant souffrir – pour rien.

(René Lapierre, Les adieux)

 

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La peur, l’inquiétude, ces garanties que tout ira mal au moins à un moment, celui même de la peur et de l’inquiétude. Je me lève, me soulève avec l’envie de garder ce visage que j’avais hier soir sur papier, leste et non ployé, servile à la seule imitation du changement qui me traverse.

Sur ma poitrine est cartographiée l’idée que le monde se fait de la peur, de la souffrance, ligne droite vers l’enfer du ventre, du nœud des passions qui font mal pour rien. J’y vois plutôt une faille, un accès au dévêtu qu’on choisit de ne pas voir quand on dort les pieds dans nos chaussettes. J’y vois la chance de toucher au chaud.

18 novembre 2017

un cœur à

compléter

(Thierry Dimanche, « Électrons de cœur », dans Exit numéro 86)

 

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Je n’ai plus envie de penser mon cœur comme un objet avec des manques, une džezva sans sa šoljica, une marionnette-bas à laquelle il manque un œil-bouton, un téléphone auquel il manque un grain de riz. Mon cœur est une machine parfaite, ou plutôt perfectionnée, qui s’emballe avec juste ce qu’il faut de caramel, de cacao, de malt.

Il n’y a que moi qui puisse compléter mon cœur; et encore là, seulement si j’y creuse au préalable, de mes dents de chatte, une mordée comme on en prend dans une Toblerone avec des femmes lumière. Mais parfois, c’est bon d’aménager des vides – car c’est si bon de se remplir.

17 novembre 2017

tu as parlé de mystère,
de magie
ou de vacances au centre de ton cœur.
Me donnais-tu le droit de respirer trop vite ?

(Roger Des Rochers, Le verbe cœur)

 

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Je m’accorde moi-même le droit de respirer trop vite et de ne pas prendre le temps de siffler au passage. Je n’ai pas besoin qu’on me le donne; je suis maitresse de mes propres pancartes et des mots qui les ornent, même si on me dit qu’il n’existent pas : oui, coeur est un verbe s’il le veut.

Mon coeur ne siffle plus, la magie de la vie est passée à travers moi alors que j’étais étendue dans le sens de la voie ferrée, connectée aux pylônes. Quand je parle de mystère, quand je l’étoffe de ma vibration, je sais que son silence ne signifie pas qu’il ne passe pas.

16 novembre 2017

Je suis
une femme
du soir :

ça me prend
la journée
pour devenir
moi.

(Sylvie Laliberté, Je ne tiens qu’à un fil mais c’est un très bon fil)

 

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Hier a été une journée remplie de devenir moi. Une de ces journées où on se retrouve le soir entre ciel de béton et terre de papier, un verre de vent à la main, et où on contemple toute l’immensité de sa connexion.

D’où me vient ce stress qui perche mes épaules, ce frisson intérieur qui ébranle et marque ma peau? Lorsque le vin, le thé, l’argent circulent à travers moi, je me dis que les tensions devraient elles aussi se fondre sous ma langue. D’ici là, je les dispose en colonnes, et ainsi je crée un espace… l’espace pour que la lumière du soir m’illumine au passage.

14 novembre 2017

ne touchons pas au silence
il est notre réserve d’espoir

(Nicole Brossard)

 

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J’aurais voulu qu’on ne touche pas à la nuit. Qu’on laisse le dérouler le tapis de couleurs à l’extérieur de moi alors que j’avais encore les yeux fermés, tangués, roulés doucement par la marée.

La nuit porte espoir, dit le proverbe. Je m’en cache les pieds, de l’espoir, pour arriver à m’endormir dans le froid et, au matin, je le trouve tout tassé le long de mon corps, taponné comme une main aimée que je veux repêcher. L’eau coupe la circulation, l’air la renoue. Respire, ma belle, et va lentement toucher à l’autre nuit.

13 novembre 2017

Et c’est bien là le privilège des artistes : vivre dans la confusion.

(David Foenkinos, Charlotte)

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« Je ne sais pas encore ce que je fais en janvier. »
« Ah non! »
« Mais non, c’est parfait, j’adore l’idée de ne pas savoir. »

Parce que je sais que peu importe où je serai, j’aurai dans la main un verre de thé plein, la promesse d’un bouquet de doigts chauds, une couleur rouge ou jaune, bon sang qu’elle s’éclate. 

C’est là tout mon privilège : celui d’arpenter les rues des villes que j’aime et que je veux aimer, les yeux dans les yeux dorés des chats et des bâtisses, le bras replié pour ne pas laisser tomber une goutte de mon destin acheté au coin… Et s’il m’échappe et se fracasse, j’irai en chercher un autre, un peu plus loin.

12 novembre 2017

J’aurai soudain un beau milieu
avec moi, dentelle de cahier
un cygne, radicalement
et les yeux comme seul symptôme.

(Clémence Dumas-Côté, L’alphabet du don)

 

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Avoir soudain un beau milieu / avec moi. J’aurais pu choisir ces vers comme titre de l’œuvre résumant ma dernière année, si seulement cette œuvre existait réellement en dentelle de cahier et non seulement à travers mes yeux comme seul symptôme.

Mon milieu, je le remplis d’argent liquide, d’or champagne, de bronze thé de Chine dans un verre turc. Ma peau gagne en transparence, radicalement; pouvez-vous suivre les bulles qui remontent mon œsophage? C’est le ménage qui se fait, le lac qui se brise dans ma bouche : ça doit être moi, ça doit être un cygne.

11 novembre 2017

[L]e bonheur c’est comme une tasse de café que l’on boit à son rythme.

(Lenka Hornáková-Civade, Giboulées de soleil)

 

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Le bonheur c’est aussi comme une tasse de thé que l’on boit au rythme des autres qui partagent notre espace, qui participent à le décorer aussi, d’aimants de frigidaire de conversations sur coussins d’odeur des feuilles du Guei Fei.

Je pensais naïvement que le bonheur ne pouvait se trouver que seule, au contact des livres et des boissons que j’avais choisies, assise au soleil que j’avais choisi. J’avais cependant oublié que les choses dont je m’entourais n’étaient que des miroirs; ces miroirs dont j’ai besoin, et qui ont besoin de moi. Qui se nourrissent de moi, de nous.

10 novembre 2017

L’invincible oublie parfois d’être docile

(Gaëlle L., #taville)

 

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Une autre année se ferme avec la première neige de ce matin. Chaque jour une année se ferme et une autre s’ouvre, serpent de glace qui gonfle et dégonfle selon les gels et dégels, serpent à queue de glaçon qui clochète.

Ma valve mécanique est un flocon au vent, un grelot qui m’emporte devant et derrière, dans tous les pays qui ont habité mon sommeil de sous-sol. Quand je me retourne pour voir le chemin parcouru, je ne vois pas mes traces de serpent gracile. Mais je les sens quand ma cage est ouverte, comme à l’approche d’une tempête dans une salle de classe.