les tirages passés

25 avril 2018

C’est une merveille d’ignorer l’avenir.

(Marguerite Duras, Des journées dans les arbres)

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Pourquoi ai-je toujours cette impression qu’un projet, un amour, même un latté turc déca maison ne pourra pas fonctionner? Pourtant je vois l’avenir grand et rond et irisé comme la bulle de savon; y a-t-il quelque chose que je n’ai pas compris de la taille des pépins, voire des noyaux? Serait-ce que je confonds densité soudaine et importance absolue? Ou que je confonds mes pieds avec mes mains?

Chaque fois c’est une couche du vernis de l’illusion qui s’écaille – ou une nuance de plus que je vois au bout de mes doigts : inutile de chercher à contrôler la lumière devant moi, car ce que j’ignore me rend(ra) plus forte.

24 avril 2018

La joie est anticipation de la joie.

(Rabih Alameddine, Les vies de papier)

 

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J’écoute une heure quinze minutes de joie en buvant le sencha que je me suis infusé et en me peignant les ongles en couleurs changeantes du printemps. J’émerge : There is no such thing as waiting; l’attente n’existe pas. Puis je retourne respirer sous les collines, les montagnes et les châteaux, je retourne à mon observation de l’eau de loin, ciel inversé déroulé pour les yeux de l’humanité.

Je laisse ma pensée descendre puis remonter, toucher Bosphore puis la seule étoile que tu m’as montrée : s’il n’y a rien c’est qu’il y a aussi tout; alors je choisis de manifester le tout, une galaxie au bout de chacun de mes doigts.

 

23 avril 2018

and the way
the moon folds the night
keeping page

(@beezknez)

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À Çamlıca Tepesi comme à Yoros Kalesi, aujourd’hui était le bayram de la recherche de la plus belle vue. Toujours une poussière, une branche d’arbre entravait ma vue ou mes bronches, toujours une mèche ou un pli dans le front; je baisse le bras et l’appareil dans un arc de cercle, et voilà que le château apparait, centré et souverain, édifice chambranlant de mes mots turcs colmatés avec du japonais.

La fatigue me fait oublier de me tenir droite, poitrine (rose…) ouverte au soleil ou à la lune. Elle me fait voir que la beauté du moment n’est pas souvent foudroyante : en fait, dans mon corps elle s’accumulera par petites décharges lorsque j’y repenserai – et ce sera facile puisque j’aurai gardé la page.

22 avril 2018

[…] the sense of freedom at such a little table in a crowded place, as if the confines allowed for the freedom, like a poem.

(Susan Harlan)

 

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Pour laisser le poème surgir, trouver sa liberté (celle du poème à venir) dans l’espace improbable. Un ordinateur en plein soleil, les jambes dans les platebandes d’où exhale un parfum d’excréments de chat; le banc du vapur trop dur pour recueillir la fatigue du jour et son vent qui mélange les idées; un coin café-de-minuit laissé en plan après une difficile soirée… et voilà l’esprit qui glisse, il est passé où le second café?

Elle est toute là, l’écriture, dans les lendemains fripés, dans l’impossibilité de faire une phrase dans une seule langue, dans l’entrebâillement des lèvres fanées. Dans cet espace où je n’étais pas (là), pardon, j’étais occupée à côtoyer la fatigue des autres un instant.

21 avril 2018

It’s natural to be overwhelmed.

(Jack Underwood)

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Comme il est aussi naturel d’être sous-mergé. J’ai renoncé il y a quelque temps déjà à croire en cette sacrosainte abstraction qu’est l’équilibre. Et cesser de s’attacher à son atteinte, c’est aussi cesser de s’attacher à la satisfaction, du moins à une satisfaction qui se prolongerait. C’est s’en arracher, mais avec douceur, comme on distrait le chat de la chaleur du sol en agitant un bracelet.

En ce moment de mille choses à faire, je me rends compte que mille comprend aussi trois zéros. Et qu’il y a l’espace autour de moi, cet espace rythmé par les dernières gouttes d’eau avant l’été, pour que j’insère ces zéros – ces beignes remplis de vide ou de sucre, selon le regard qu’on adopte.

20 avril 2018

Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une

(Raphaëlle Giordano)

 

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Chaque vie renferme ses propres stress; chacune a ses poings plus ou moins serrés, plus ou moins remplis de lignes tracées par nous mais sans nous. Les mains de tou.te.s ici vont d’un verre de thé à la barre dans l’otobüs sans passer par les mêmes chemins : ici par les cheveux ou le klavye, là par le moulinet ou les moules farcies, là encore par la cigarette et la fourrure du chat.

Il y a une mémoire ancestrale du toucher qui me pousse à poser la main ici ou là (ou là-bas, plutôt). Pourquoi son cou plutôt qu’un autre? Si c’est écrit dans les lignes de ma paume, alors que j’en comprenne la nécessité de l’abandon… autant que celle de la construction.

19 avril 2018

It is your responsibility to bloom. Again & again & again…

(Jennifer Rose)

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Chaque jour, ma responsabilité est engagée : celle de choisir le meilleur possible. Celle d’être un modèle, si ce n’est pour les autres, pour moi-même : modèle de posture, de sourire, de salutation au soleil en marchant; mais aussi de retard, de pleurs au cinéma, de dire non.

Encore & encore, me rappeler la texture des grains du café turc, le doux carré des suites de ı, la vérité qui bouge avec les coins de sa bouche. Me rappeler tout le temps du monde – celui que prend une commande de thé pour faire deux révolutions.

18 avril 2018

Il y a quelque chose de présent, d’absent et de furtif en nous. Comme si nous portions la marque de l’inconnu.

(Valère Novarina, Notre parole)

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Nous portons en nous ce vide délicieux qui fait dire je préfère humer les arômes à boire le vin, je préfère sentir ton corps contre moi à le sentir en moi. Cette absence est la promesse du plus grand qui nous fait avancer, de jour en jour, de Bebek à Karaköy en portant son eau, ses vêtements sales et ses gofret au chocolat noir. Trop de présence et soudain la vie porte la marque du connu. Trop de plein et soudain la vie monte dans l’otobüs par erreur et reste coincée.

Pourtant nous restons incapables de nous détendre dans ce vide : nous nous mettons la pression de fermer toutes les parenthèses que nous avons ouvertes, quand seulement nous avons réussi à les ouvrir. Nous ne respirons pas le temps, mais seulement sa poussière. Nous avons encore de la poussière à manger; l’absence, elle, nous attend.

17 avril 2018

Et la ville vers laquelle en trébuchant
quand même va le pas
n’est plus mirage n’est plus désir
est
reconnu d’avance
cette déchirure absurde.

(Monique Laederach)

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Après le petit déjeuner turc trop copieux, je ressens cette déchirure absurde dans la panse, où quand même va le pas / trébuchant quand l’appétit aveugle. Je tremble comme un morceau de hellim dans la poêle, toi comme une tranche de sucuk, et nos fumets ne peuvent nous satisfaire car nous sommes humain.e.s, créatures sur deux pattes aux ailes encombrées, dysfonctionnelles, rompues.

Le désir et même le mirage ne sont que moteurs, je l’aperçois maintenant que toute cette ville est en moi, sel sucre gras et poussière. Ce qui compte c’est de l’avoir mangée ensemble, et de voir dans nos assiettes vides des plans d’eau où jouer.

16 avril 2018

True beauty is something that attacks, overpowers, robs, and finally destroys.

(Yukio Mishima)

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Oui, au jeu de la beauté on finit toujours détruit.e. Oui, à trop prendre de flèches au coeur on finit par sentir les courants d’air qui traversent les tünel, valves nouveau genre toujours en construction(/destruction). Oui, chaque flèche part avec un peu de chair, mais autour de son fut est enroulé, tout bien serré contre le bois, un mesaj : rien de nouveau sous le soleil mais pourtant les mots en sont lumineux, tout pleins de ö à rayons ı.

Je n’ai plus peur du rouge. Je me nourris autant de lui qu’il se nourrit de moi, et à travers le toit ouvrant je chante ce que je ne savais pas dire il y a quelques mois à peine. Je chante parce qu’il y aura bien un jour le vol.