les tirages passés

24 février 2018

Je reviens de tout cela

Sans pour autant

Me sentir

Arrivée

(Marjolaine Beauchamp, Fourrer le feu)

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Je ne sais pas encore de quoi je reviens. D’un trop beau rêve d’à-pics, d’une envie d’éclater comme une tasse cheap contre le parquet du cabinet froid, d’une envie de m’éclater dans la danse, les muscles et le sourire qui vient avec? Je ne suis pas encore arrivée à la bonne émotion, je sais partir mais je ne sais pas arriver, je ne sais pas me sentir.

En fait je ne sais chasser l’inconfort qu’en plongeant dans un nouvel inconfort, en laissant par exemple un chat imprévisible dormir sur mon bureau, en allant faire des courses que je ne comprends pas. Aujourd’hui j’ai envie de fondre en sanglots, mais je sais heureusement que cette envie ne tient qu’à un fil. Tire-le, s’il te plait.

23 février 2018

Mais c’est quoi, la sagesse? Être raisonnable? Rester prudemment à la maison en attendant qu’il soit neuf heures et demie? Ou au contraire sortir, aller danser, se sentir libre, faisant confiance à la vie comme elle vient? Ne pas avoir peur, peur du lendemain, peur de tomber malade, peur de rester seule […]

(Brina Svit, « La deuxième révolution de Saturne », Nouvelles définitions de l’amour)

 

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Cette peur qui me serre devant toute journée, qu’elle soit vide ou pleine. Devant une nuit aussi, même si les nuits où on dort s’évanouissent dans l’oubli une après l’autre*. Je ressens souvent ce besoin, ce devoir même de me créer une vie mémorable – mais si je continue à la remplir ainsi, quel espace aurai-je pour me la remémorer?

Je sais pourtant que la vie est kolaj, et que le souper entre ami.e.s peuplé d’anecdotes a autant de valeur que les anecdotes elles-mêmes; qu’il les perpétue, même, en les faisant monter de couche dans ce temps sédimentaire que nous comprenons peu. Et leur trace demeure, profonde et muable, pendant que tu me cherches des yeux, et qu’il ne te suffit que de regarder en dedans.

 

 

* Phrase tirée de la même nouvelle.

22 février 2018

sur la fatigue l’espace insécable entre les jours

(François Rioux, L’empire familier)

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Je réapprends à ne rien faire, à attendre la livraison de mantı, à rester quand on me désire. J’avais si hâte que la course folle des jours s’interrompe, et maintenant mon coeur fait face à l’horizon blanc, accroché aux roches pour ne pas se désintégrer dans le vide entre ses battements

Voilà la véritable trame de mon séjour, de ma vie comme séjour : la fatigue, et avec elle la certitude que même dans ses espaces insécables se cache la possibilité d’un repos, d’un ronron, d’une communion.

21 février 2018

Elle devrait aller plus souvent chercher quelqu’un à l’aéroport.

(Brina Svit, « Quelle que soit la couleur de son eau », Nouvelles définitions de l’amour)

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Elle aimerait qu’on lui rende visite, que celui qu’elle aime ne parte plus, qu’on la laisse dormir tranquille. Elle ne sait plus ce qu’elle devrait faire, sauf devant sa pleine théière (la boire) ou devant sa pleine bouche (la dévorer). Comme depuis toujours, elle aime, aimerait tout et son contraire.

(Elle ne sait d’ailleurs pas si elle aime ou si elle aimerait. Une syllabe plus loin et c’est déjà toute la différence du monde.)

Mais la vie est facile. Elle coule, la bouche pleine de vin qui goute enfin quelque chose, enfin une conversation dont elle ne se souvient pas entièrement mais qui, elle le sait, n’avait pas ces pointes amères; seulement quelques accents, cédilles et trémas sur sa nouvelle définition de l’amour.

20 février 2018

On dit toujours qu’il faut être enraciné quelque part, je suis convaincue que les seuls êtres qui aient des racines, les arbres, préféreraient ne pas en avoir. Ils pourraient alors prendre l’avion, eux aussi

(Barbara Cassin, Nostalgie)

 

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Comme tout.e humain.e sur cette terre, je ne sais pas jusqu’où vont mes racines. Je les imagine traverser la planète d’un côté à l’autre, en passant par la chaleur du magma et le froid des océans. Surtout, je les vois prendre au passage quelques poissons dans leurs mailles, dans leurs nœuds qui les lient à d’autres humain.e.s. Mes racines sont des bras qui dégagent, enserrent, libèrent.

Partout où je vais, j’ai le visage de celle qui est d’ici. J’ai le visage de celle qui a oublié, le nom de celle à qui on a transmis quelque chose qui s’est perdu – Aimée, Emi, Emine. Et comme mes racines sont larges et lâches, je prends l’avion pour aller le chercher.

19 février 2018

[…] migration is the genuine human condition, in this world.

(Dževad Karahasan)

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L’épuisement s’est tapi dans un coin de ma chambre, de mes chambres, même celles de mon coeur : il lève parfois les yeux de son travail et me lance un regard mosaïque au soleil, une couverture sous laquelle allonger tout mon soul, un baiser qui fera dormir la belle au bois.

Pendant qu’une femme se fait frapper par une voiture, moi j’ai toute la journée pour tenir debout, et je remercie cet amour qui s’intercale avec la fatigue – deux corps inhabitués, crème et gâteau du tiramisu turc. Tu ne sais plus si tu vas quelque part, je rentre par à-coups, et une femme aurait préféré ne pas s’étendre aujourd’hui. La vie migre nos plans, tous en même temps.

18 février 2018

tu as parlé de mystère,
de magie
ou de vacances au centre de ton cœur.
Me donnais-tu le droit de respirer trop vite ?

(Roger Des Roches, Le verbe cœur)

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Une petite vacance vient de s’ouvrir au centre de mon cœur. C’est un espace où la peur n’a pas de pogne, où İstanbul n’a pour toute couleur que le bleu éternel, bleu doré au soleil, aux reflets œil-de-goéland. Mon regard ne tient qu’à un fil – un rayon? -, mais je m’ouvre à cet espace comme à un avenir aux bras longs.

Certaines journées coulent, liqueur versée exprès pour ces verres qu’on fait disparaitre avant même qu’ils soient vides. Ainsi la nuit n’est pas encore finie qu’à nouveau le jour se lève. Je n’ai le temps pour rien… et cela me convient parfaitement.

17 février 2018

[…] les ravins

qui ont tout à m’apprendre.

(Hélène Dorion, Comme résonne la vie)

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Au bout de mes bottes, le vide. Une collection d’espace(s) en forme de spirale – et si la spirale, c’était une forme particulière de vide au lieu d’être une ligne? Ce serait rassurant : j’aurais ainsi moins l’impression de devoir suivre une trajectoire préétablie que celle de pouvoir caser tout ce que je veux pour combler les trous. Et je veux colorier ma vie, pas seulement la décalquer.

Parce que mes ravins / ont tout à m’apprendre : ce n’est pas parce que je tombe que je choisis d’être prudente. Parfois, la chute me permet de comprendre que je veux recommencer. Sağlığınıza!

16 février 2018

If you wish to make an apple pie from scratch, you must first invent the universe.

(Carl Sagan, Cosmos)

 

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Pour m’installer quelque part, je dois d’abord l’inventer. Lui ouvrir un espace partout en moi, un espace aussi grand que des bras qui dansent le bhangra – parce que oui, comme l’albatros j’ai plus d’envergure que de longueur. Je dois aussi inventer le sourire du professeur indien, en saupoudrer mon salep alors qu’il est encore trop tard pour aller à la banque, que c’est encore çok komplike; prendre la vie avec un grain de sucre.

Je ne sais pas quelle recette je fais à partir de rien. Bien sûr que je ne peux connaitre le résultat encore, puisque j’invente les attitudes en chemin. Ainsi mes épaules se dénouent, un soubresaut à la fois.

15 février 2018

Fuir n’est pas seulement partir, c’est aussi arriver quelque part.

(Bernard Schink)

 

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Partir peut-il se faire dans le flow? Oui, même si ce n’est pas ce que j’ai fait, toujours occupée à mes six assiettes à thé en même temps. Toutefois, je peux toujours me reprendre, et arriver dans ce même flot d’idées, de précision, de dissection du cœur qui emballe et ne fait plus toucher la terre – que les étoiles pupillines, que les pétales de rose céramiqués.

Si on me demande ce que je fuis, je dirai : l’attachement aux conséquences. Le vertige intérieur qui me tient éveillée, qui me tient importante. Mais moi je ne suis qu’un kolaj de sons, qu’une kompozisyon.